Victor Lustig, l’homme qui vend la Tour Eiffel et escroque Al Capone ..(4)

Résultat de recherche d'images pour "victor lustig"

Et le comte Lustig, bien mis, respectable adjudicateur avec rosette à la boutonnière, parle. Il parle longuement, mais juste ce qu’il faut. pas plus. C’est qu’il sait doser ses effets, l’animal. Il sait que dans ce genre d’affaire la moindre faute, la moindre erreur de jugement peut être fatale. Poisson, sa victime, a les ouïes aux aguets. Il flairerait le plus petit piège. Mais sa méfiance s’endort bientôt. Lustig est le roi de l’embrouille. Son métier, il le connaît sur le bout des doigts. 

La fin de sa péroraison vaut son pesant de cacahuètes : «Ce que je vais vous dire maintenant est pour l’heure encore un secret. Seuls la société d’exploitation, la Ville de Paris et le président de la République bien évidemment sont au fait…..Si cela s’apprend, il y aura aussitôt une levée de boucliers….». Un long silence. Tout ce beau monde se jauge. On sait que le meilleur est encore à venir. La lettre certes mentionne le «meilleur» mais on n’ose y croire. Lustig prend sa voix la plus neutre, la plus naturelle et annonce froidement : «Il s’agit de vendre la tour Eiffel, messieurs ! ».

Lustig ne les laisse pas souffler. Les autres gardent contenance, mais on imagine quel chambardement intérieur les agite. 

«Eh oui, messieurs, vous avez lu les journaux, le coût des réparations…Ce n’est plus possible, je suis sûr que vous comprenez. Et puis, ce n’est pas un sacrilège. Vous savez comme moi que la Tour n’a pas que des partisans. Nombreux sont ceux qui, depuis le grand Maupassant, l’ont dans le nez, si vous me passez l’expression. Il n’y a pas que les touristes gâteux en ce bas monde ; les Parisiens, eux, pour beaucoup en tout cas, n’en sont pas fanas…Bon ! Dépassions maintenant ce débat. Rentrons dans le vif du sujet. La Tour Eiffel, c’est 300 mètres de haut, 15 000 poutres de fer, 2 500 000 rivets….7 000 tonnes de fer, messieurs….Je dis bien 7 000 tonnes!»

Soudain, parmi les cinq candidats, il en est un qui oublie le scandale inévitable, les articles de presse : 7 000 tonnes de ferraille à récupérer ! Il est redevenu ce qu’il est : un homme d’affaires. Et un homme d’affaires, ça fait des affaires. Désormais, les cinq ferrailleurs, dont les quatre hommes de paille, sont en ordre de bataille. Chacun pour soi et Dieu pour tous ! 

Résultat de recherche d'images pour "victor lustig"

Victor lève la séance. Il attend les offres sous pli scellé dans cinq jours. Ici même au Crillon. Aucun délai ne sera toléré. Il s’agit d’une chose sérieuse, que diable ! A peine les cinq compères ont-ils levé l’ancre que Dan le Dandy, resté seul avec le «maître», ne peut réprimer un sifflement admiratif. Mais Lustig le refroidit aussitôt : «Il n’est pas encore complètement ferré, mon cher» 

  • Et s’il s’avisait de faire sa petite enquête ? ajoute Dan.
  • Il n’en fera rien. Il a trop peur de perdre l’affaire.

Les offres arrivent, comme il faut s’y attendre, en temps et en heure. Et, le lendemain, M.André Poisson reçoit un pli cacheté qu’il ouvre avec fébrilité. C’est lui, oui, c’est bien lui qui est retenu ! Pour réunir les fonds, il demande quelques jours de répit – le temps nécessaire pour hypothéquer sa belle villa. Délai accordé bien sûr ! Les jours s’écoulent. La veille du jour dit, Poisson reçoit un coup de fil. C’est le Dandy. «On vous attend demain à telle heure avec le chèque certifié, cher monsieur…

  • Pas de problème répond Poisson.

Lustig, ce matin-là, l’accueille avec chaleur : « bravo, bravo, cher monsieur, vous avez emporté le gros lot ! Vous avez le chèque ? 

  • Bien sûr…Et vous,  vous avez le contrat ? 
  • Naturellement..

Le comte décoche une oeillade au Dandy. Celui-ci comprend au quart de tour et s’éclipse discrètement. «Ah, maintenant que nous voilà seuls, monsieur Poisson, avez-vous….? » Poisson prend l’air idiot, fait mine de ne pas comprendre.

  • Plaît-il ? 
  • Mais oui, vous êtes dans les affaires ….Un vieux de la vieille, monsieur Poisson….Vous connaissez bien les usages…

La large face rubiconde de Poisson s’éclaire d’un sourire entendu. «Ah, le pot-de-vin …

  • Pas de gros mots, monsieur Poisson …Le «dessous-de-table», s’il vous plaît ! 
  • Je pensais cher monsieur, qu’il fallait appeler un chat un chat ! Et Poisson, l’air fat, de sortir de sa poche une grosse liasse de billets : «Je connais les usages, cher monsieur».

Le lendemain, Lustig et le Dandy sirotent un rhum de la Martinique dans un charmant café de Vienne, entourés de jolies femmes. Un mois plus tard, ils sont toujours là, à faire la fête. De Paris, aucune nouvelle. Un jour, comme il remarque un soupçon d’inquiétude dans la voix du Dandy, Lustig éclate de rire : «De nouvelles ? Il n’y en aura pas….Poisson, quand il s’est rendu compte qu’il avait été à ce point berné, a eu honte….Il est rentré dans sa coquille. Le pire pour lui est que la chose se sache. Cet homme, qui est un parvenu, possède un sens aigu du ridicule. Il sait que celui-ci peut tuer…Il va se taire, crois-moi ! ….Bon, ça fait un bon bout de temps qu’on traîne à Vienne…Si on repartait ? Qu’en penses-tu ? 

  • Oui, volontiers ! Pour où ? 
  • Mais pour Paris, parbleu ! Tu ne sais pas que la tour Eiffel est à vendre? dit Lustig en éclatant d’un rire tonitruant. 
  • Mais, mais….vous l’avez déjà vendue § 
  • Soit, mais puisque Poisson a laissé tomber, elle est donc toujours à nous! 

Lustig et Dan le Dandy vendront donc une seconde fois la tour Eiffel. Mais cette fois, leur victime fera un tel ramdam qu’il devront boucler leurs valises à la hâte et remettre le cap vers les États-Unis, où de juteuses affaires, comme toujours les attendent. 

Résultat de recherche d'images pour "Chicago"

Chicago

Après avoir plumé quelques autres pigeons en Floride, dans cette ville de Palm Beach qui regorge de nouveaux riches de l’industrie américaine – proies que notre Victor, fort de son instinct de prédateur, flaire de loin – Il jette son dévolu sur Chicago, la nouvelle «capitale du crime» de l’entre-deux-guerres. On se souvient que Victor a toujours été fasciné par les grands truands, ces aristocrates du capitalisme à son apogée. Il les craint, car il n’aime ni la violence ni le sang. Alors pourquoi, en cette année 1926, dirige-t-il ses pas vers l’endroit le plus dangereux qui soit : Chicago ? C’est qu’il s’est mis dans la tête, franchissant un échelon qui risque de lui coûter la vie, de plumer AL CAPONE en personne…..

Dans les années 1920, la prohibition a favorisé l’ascension de truands jusqu’à des hauteurs restées inégalées. La morale évidemment n’y trouve pas son compte, pas plus que la pitié : 

 

Que le meilleur gagne ! Telle est la devise favorite des voyous.

À l’origine, le meilleur est un certain Johnny Torrio, un truand petit et contrefait mais très grand par la méchanceté. Il est flanqué d’un lieutenant court sur pattes et ventru, encore plus méchant que lui, nommé Al Capone : 

Résultat de recherche d'images pour "al capone"

L’ascension de ce Torrio est exemplaire. Un beau jour, il trouve que la gestion des affaires sous la prohibition est une pétaudière, et il veut y mettre un peu d’ordre. Il réunit les barons de la pègre, et ceux-ci fument la calumet de la paix en saucissonnant la ville de Chicago en districts du crime. 

Tous enterrent  la hache de guerre, sauf un, un Irlandais du nom d’O’Donnell. Ce qui ne plaît pas à Torrio : les cinq frères O’Donnell y laisseront leur peau. Là-dessus, un autre de ces insupportables Irlandais, un certain Dion O’Banion, relève le gant et se met à chercher noise à Torrio. Ce qui ne lui porte pas chance, puisqu’il se retrouve un beau matin allongé, criblé de plomb, sur un tapis de jonquilles et de myosotis qu’il vient d’acheter à son fleuriste favori. L’enterrement d’O’Banion sent la poudre, et Torrio, le commanditaire de l’assassinat, commence à avoir des vapeurs. Victime d’une jaunisse, il préfère en rester là et prendre sa retraite. 

Al Capone ramasse alors le flambeau. Ce n’est pas un tendre, Capone. Désormais on flingue à tout va dans Chicago, et le petit sicilien rondouillard devient le mandarin du «syndicat du crime». Il règne en maître sur Chicago, et lui, au moins, n’est pas un gagne petit. Les filles de joie, les drogués, les buveurs clandestins, tout ce petit monde lui rapporte bon an mal an quelque 100 millions de dollars. Même s’il arrose les politicards et les flics corrompus à hauteur de 30 millions, il lui reste tout de même de quoi mener une vie de nabab. 

Lustig admire Capone. Lui peut escroquer le monde entier, mais, le plus riche c’est Capone.

Pourtant, Capone est aussi un nouveau riche à sa manière. Alors…Lustig Résultat de recherche d'images pour "victor Lustig" a beau avoir la trouille, il ne peut résister à cette envie irrésistible d’escroquer le dieu de la pègre. Pour l’amour de la compétition, sans doute : quand on a déjà ratissé tout ce qui peut l’être, reste le sport ! Escroquer Al Capone s’apparente à un combat de boxe. Lustig va devoir esquiver un certain punch s’il veut survive. 

Image associée

Voilà le comte escroc devant le Hawthorne Inn de Chicago, hôtel de luxe flamboyant dont deux étages sont loués à l’année par Al Capone. De là, le Sicilien parvenu gouverne le monde du crime d’une poigne de fer. 

Lustig, s’attarde, contemple le territoire qu’il vient de se choisir. À force de jouer au badaud, privilège lui est donné d’assister à une incroyable mise en scène : celle de la sortie du truand. 

Image associée

Al Capone, chapeau rabaissé sur l’oeil droit, s’engouffre dans une énorme limousine, flanqué de porte-flingues armés jusqu’aux dents. Un spectacle ! 

À force de traînasser devant le Hawthorne Inn, les molosses à mitraillettes qui gardent l’entrée de l’hôtel finissent pas connaître son visage. Que fait ce type ? Ils lui posent la question avec brutalité, comme on s’adresse à l’importun qu’on veut dégager :  «Que voulez-vous ?»

  • Je veux voir M.Capone
  • Pour quoi faire ? 
  • C’est secret….Dites-lui que le comte Lustig désire le rencontrer

Le «comte»….Il est évident que ces gens n’ont jamais vu d’aristocrate de leur vie. Ils sont troublés. D’autant plus que le bonhomme n’a pas l’air de porter de la dynamite sur lui.

Alors, on s’en réfère au boss, via son inévitable bras droit John Scalise – Le bras gauche étant Franck Nitti, le tueur numéro un de Capone

Scalise est le gars qui a descendu O’Banion ; autant dire que ce n’est pas un tendre. Lustig continue d’affirmer qu’il doit voir le boss et que lui seul saura pourquoi.  Scalise, pour un peu, le giflerait. Il se retient. Il le fait fouiller au corps. Rien. Pas le moindre flingue. Al Capone décidera lui-même ce qu’il faut en faire. Peut-être, se dit Scalise, que ce comte en est vraiment un et que ça fera plaisir au patron de recevoir un authentique aristocrate. On sait qu’il aime fréquenter les grands de ce monde. Quelques minutes s’écoulent….interminables. 

Enfin, la réponse tombe : C’est OK, Al Capone recevra le comte Lustig dans deux jours, à telle heure ! 

Al Capone reçoit Victor Lustig le jour dit. Dans le bureau – immense – du boss des boss de la mafia. 

Résultat de recherche d'images pour "Al Capone dans son bureau"

Celui-ci est installé dans un fauteuil de cuir qui ressemble à une barque ; il regarde son visiteur de ses petits yeux fureteurs. Nul doute qu’il veut percer à jour ce que l’aristo guindé à la fine moustache a dans le coffre. Il le scrute attentivement. Le silence est pesant. Il ne faut pas longtemps à Lustig Résultat de recherche d'images pour "victor lustig" pour comprendre que le type qui se tient là en face de lui ne lui fera pas de cadeau. Le bonhomme n’a aucun sentiment. L’amitié, l’amour, ce sont pour lui les mots d’une langue étrangère – comme pour Lustig d’ailleurs. Ils sont l’ai si différents : l’un bedonnant, étalant ses bagouses ; l’autre, mince comme un fil, avec son chic discret. Et pourtant ils sont semblables : ils ne connaissent ni remords ni pitié. L’un est plus sanglant que l’autre, voilà toute la différence ! 

  • Lustig…C’est pas italien, ça ! lance le boss. 
  • Mince ça commence mal ! se dit Lustig…Il y a peu de chances que l’autre me prenne pour un frère.
  • Que puis-je pour vous, M. le Comte ? dit le gros d’une voix soudain radoucie. 
  • J’ai une proposition à vous faire, rétorque Lustig avec un fin sourire.
  • Une proposition ? raconte….Combien pour vous ? et combien pour moi ? 
  • Cinquante mille dollars, et, en deux mois, je double le capital

Le boss des boss tire du tiroir de son bureau une liasse obèse et compte de ses doigts manucurés : 

  • Voilà 50 000. Et comte, c’est du sérieux….On ne plaisante pas avec moi, si vous voyez ce que ça veut dire. 

Lustig a compris : cela signifie qu’en cas d’entourloupe il ira nourrir, garni de plomb, les poissons du lac Michigan : 

Résultat de recherche d'images pour "lac michigan"

Lustig ne peut réprimer un frisson. Inutile d’essayer de s’enfuir avec le magot. Il a deux mois, pas un jour de plus, pour le faire fructifier. Sinon, gare à lui….

Un mois plus tard, voici notre Lustig traînant dans les bistrots de Chicago. Il a toutes les chances d’être reconnu par les porte-flingues. Justement, en voilà un qui s’approche :

  • Le boss a demandé après vous….dit le molosse.
  • OK, répond Lustig.

Mais il ne se rend pas à l’invitation. Pas tout de suite, il fait lambiner l’affaire. À son habitude, il veut pousser à bout le truand, nourrir ses soupçons. C’est une guerre. Une guerre psychologique. Et, à ce jeu, Victor sait qu’il a toutes ses chances. La fièvre monte au long des jours suivants. Maintenant, c’est Nitti qui le cherche, lui, Lustig

Voilà qui ne sent pas bon. Quand Nitti cherche quelqu’un, ce n’est généralement pas pour lui offrir des roses… Il est temps. 

Lustig fonce au Hawthorne, demande à voir Capone. 

Même procédure : fouille au corps, interrogatoire en règle, etc. Voilà notre cher Victor dans le bureau du monstre. Il sait qu’il va lui falloir la jouer fine. il risque sa peau, tout simplement. Lentement, en réprimant un tremblement de la main, il sort 50 000 dollars de sa poche et les pose sur le bureau de Capone. Celui-ci fait la moue : 

  • Je crois que tu as essayé de me couillonner ! J’aime pas ça …..
  • Non, j’ai tout tenté ; j’ai pas réussi….Les intermédiaires se sont fait porter pâles ; j’espère qu’on aura à nouveau l’occasion de travailler ensemble, monsieur Capone.
  • Tu es raide ? lui dit soudain le boss.

À ces mots de Capone, Lustig sait qu’il a gagné. Il ne répond rien. Capone sort 5 000 dollars de son tiroir : «Tiens….»

Ce jour là, Victor Lustig songe qu’il n’a pas escroqué Al Capone, il a tout de même soutiré 5000 dollars au roi des gangsters. Personne dans tous les États-Unis ne peut en dire autant…

Victor enchaînera encore longtemps les prouesses. À la fin de ses jours, il cumulera vingt-quatre identités différentes. Il aura été arrêté quarante-sept-fois sans être jamais condamné – mais la quarante-huitième lui es fatale : il tombe pour une peccadille et est envoyé à Alcatraz, où il retrouve quelques vieux potes.

Résultat de recherche d'images pour "alcatraz prison"

Al Capone y purge une peine de douze ans ; il est employé à la blanchisserie. 

Au bout de dix ans sur le rocher, un AVC met le «comte» Lustig dans un piteux état. Une pneumonie l’achève.

Nous sommes le 9 mars 1947. Sur son certificat de décès, une mention à l’emplacement de la rubrique «profession» est écrit : Apprenti commis voyageur.

C‘est sur cette ultime pirouette que s’achève une vie à nulle autre pareille. 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s