La dangereuse percée de la pensée complotiste

De quoi parle-t-on quand on parle de «COMPLOT»

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Quand on cherche à nuire, il est plus facile et plus efficace de le faire en équipe et secrètement. C’est le principe du complot, nommé aussi «conspiration» (parfois, on dit que la conspiration implique plus de personnes, qu’elle est plus élaborée, mais toutes les définitions ne sont pas unanimes et, en français, les deux mots sont la plupart du temps présentés comme des synonymes, tandis que dans le monde anglo-saxon, seul le terme conspiracy a été conservé). 

On complote quand on a l’intention de nuire à une personne, un groupe de personnes, un pouvoir en place ou un pays entier, dans le but d’obtenir un avantage ou de tourner une situation en sa faveur. Pour pouvoir parler de «complot», il faut aussi que le projet soit tenu secret. Le nombre de participants peut varier, mais il faut obligatoirement plusieurs personnes pour fomenter un complot ; seul c’est impossible. Quant au méthodes, elles sont variables : on peut manipuler des situations, falsifier des documents, avoir recours à l’assassinat ou à l’enlèvement. Un complot implique souvent la manipulation et le contrôle de l’information, ne serait-ce que pour maintenir le projet secret, mais parfois aussi pour influer sur l’opinion publique. 

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On trouve dans l’histoire un certain nombre de complots célèbres, comme celui de la dépêche d’Ems. En 1870, la France redoutait la puissance prussienne. Le trône d’Espagne était vacant, et le candidat le plus probable était un prince allemand. Les Français demandèrent diplomatiquement le retrait de ce candidat, ce qu’ils obtinrent. La situation semblait donc aller vers l’apaisement, mais Bismarck, chancelier de Prusse, et quelques uns de ses sbires, déformèrent légèrement la dépêche (provenant de la ville d’Ems) qui confirmait ce retrait. Le ton, plus sec, donna aux Français une impression de provocation de la part des Prussiens. L’intérêt de Bismarck était de créer un conflit, ce qui fonctionna parfaitement : la France déclara la guerre à la Prusse, et la perdit. Cette anecdote véridique est un bel exemple de complot réussi, par simple manipulation d’un document. 

La cabale est un autre type de complot qui vise plutôt à détruire la réputation d’un individu.

On parle aussi de «machination». Dans le passé, des cabales ont par exemple été lancées contre des pièces de Molière (considérées comme offensantes par certains petits groupes) afin d’empêcher leur succès. Mais c’est peu fréquent aujourd’hui. Lors de l’affaire DSK, certains se sont empressés de parler de «cabale» ; les accusations d’agression sexuelle portées contre D.Strauss-Kahn étaient selon eux une machination destinée à le discréditer pour l’empêcher de se présenter à l’élection présidentielle de 2012. DSK l’a lui-même suggéré dans une interview télévisée, mais comme il a par ailleurs choisi d’éviter un procès en dédommageant financièrement la plaignante, il est impossible de connaître le fin mot de l’histoire. Même si nous le devinons facilement, au vu des accusations portées contre lui ensuite.

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Complot, conspiration, cabale et machination reposent sur le secret. Paradoxalement, ils sont toujours véhiculés par la rumeur. La rumeur est invérifiable, on ne connaît pas son origine (elle peut d’ailleurs en avoir plusieurs, plus ou moins simultanées), elle peut être partiellement vraie ou entièrement fausse. 

Et le méga-complot, ça existe ?


De nos jours, on entend souvent parler d’un «nouvel ordre mondial». Cette expression très vague est en général utilisée pour désigner la mise en oeuvre d’un complot planétaire.

Elle a une origine : le titre d’un livre d’H.G.WELLS publié en 1940, The New World Order, où l’auteur évoque la possibilité d’un gouvernement mondial unique et l’établissement d’une liste de droits que tous les humains devraient posséder. Plus récemment, c’est George Bush père qui dans un discours au Congrès en 1990 a parlé d’un «nouvel ordre mondial (…) une nouvelle ère, moins menacée par la terreur».  Son souhait était de décrire une inflexion dans la diplomatie américaine et les relations internationales. Pourtant, l’expression a aujourd’hui une connotation beaucoup plus large et parfois très éloignée de son origine. Selon certains, le nouvel ordre mondial existe déjà car le petit groupe qui dirige le monde en secret a atteint son objectif ; selon d’autres, cela ne saurait tarder. En tous les cas, c’est dans cette grille de lecture univoque que l’on trouve le plus haut degré d’irrationalité. 

On peut distinguer les théories du complot, c’est-à-dire le fait d’expliquer un événement que l’on ne comprend pas par d’hypothétiques complots, de l’expression au singulier, qui englobe tous les événements pour supposer qu’ils émanent d’un unique complot. On peut alors parler de «conspirationnisme», car l’existence d’un complot d’une telle ampleur n’a jamais été prouvée et paraît à l’heure actuelle parfaitement délirante. 

A quels indices repère-t-on un discours complotiste ?

Plusieurs critères nous permettent de déceler un tel discours. La caractéristique la plus flagrante est sa rapidité d’apparition. Le 7 janvier 2015, jour de l’attentat contre Charlie Hebdo, les premières thèses complotistes apparaissaient l’après-midi même. Ces thèses se propagent de façon virale sur les réseaux sociaux – tout un chacun peut en effet publier un statut Facebook, un Tweet ou un commentaire sans avoir pris le temps de la réflexion. Des followers peu consciencieux prennent ensuite la responsabilité de «partager» ce point de vue, le répercutant ainsi à l’infini. Mais comment faire confiance à une théorie échafaudée sans la moindre preuve, dans les heures qui suivent l’apparition d’un événement ? Outre la rapidité, on remarque dans l’explication complotiste une opposition systématique à la version dite «officielle». Cette opposition se fonde sur l’idée que les journalistes présentent une version préapprouvée par les comploteurs, voire fournie par eux-mêmes, pour tromper le grand public. Ce qui revient à discréditer en bloc tout discours des médias traditionnels.

Parfois, cette opposition est d’une mauvaise foi absolue. De nombreuses hypothèses de type complotiste ont circulé à propos des attentats du 11 Septembre, contestant la version des événements communément acceptée. Mais le soupçon permanent est précisément la marque des complotistes qui se croient plus lucides que les autres, refusant d’être «dupes», comme si les choses n’étaient jamais ce qu’elles semblaient être. Cette forme de scepticisme total est systématique permet clairement de repérer un discours conspirationniste. 

Le paradoxe du discours complotiste

On pourrait s’attendre à ce que les théories du complot se trahissent par leur incohérence. Or, c’est plutôt le contraire: un autre indice permettant de repérer un discours complotiste se trouve justement dans son implacable logique. 

Après l’effondrement des tours jumelles Résultat de recherche d'images pour "tours jumelles 2001" du World Trade Center en 2001, un passeport appartenant à l’un des terroristes a refait surface, intact, sur les décombres. Après l’attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, la carte d’identité de l’un des suspects a été retrouvée dans une voiture utilisée par les tueurs. Dans les deux cas, la découverte de ces documents offre pour les complotistes la preuve évidente d’une machination : selon eux, elles auraient été placées là intentionnellement pour orienter l’opinion publique et faire accuser des innocents. La personne qui anime le site Conspiracy Watch, s’efforce de dénoncer les théories du complot. Elle  rappelle qu’en 2001, la fameuse découverte du passeport ne s’est pas produite exactement comme les complotistes le disent. Le passeport était bien intact, mais il n’a pas été retrouvé sur un tas de gravats après l’effondrement des tours, il a été ramassé juste avant l’effondrement, par un inspecteur de police, Yuk H.Chin. Aucun tenant de la théorie conspirationniste n’a jamais demandé à lui parler, car cela aurait contredit l’hypothèse du complot. Il aurait fallu alors prendre en compte un autre fait : de nombreux effets personnels appartenant aux passagers avaient été retrouvés intacts également.

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Pour la carte d’identité trouvée après l’attentat contre Charlie Hebdo, on a pu lire sur Facebook dès le jour du drame qu’aucun tueur ne serait bête au point de signer son crime d’une telle façon, quelqu’un avait donc forcément placé là la carte d’identité pour faire porter le chapeau au suspect. Pourtant un terroriste a aussi le droit d’être stupide et incohérent, ni plus ni moins que le commun des mortels. 

Pourquoi est-il difficile de couper le sifflet à un complotiste ?

Hormis le refus du hasard et des coïncidences, une autre caractéristique du discours conspirationniste consiste à refuser, ignorer ou feindre d’ignorer les témoignages, parfois très nombreux, que ne vont pas dans le sens de sa théorie. Si vous n’êtes pas d’accord, soit vous êtes trop naïf, soit vous faites partie du complot. Dans tous les cas, pas moyen de débattre, le conspirationniste a réponse à tout. 

Une autre constante encore permet de démasquer un discours complotiste : l’utilisation très particulière de l’argument d’autorité. Procédé classique de la rhétorique, cet argument consiste à utiliser l’avis d’un expert pour convaincre. Parfois ce recours est justifié car nos connaissances ont des limites. Mais pour les théoriciens du complot, il s’agit de donner une respectabilité à leurs thèses, une apparence de sérieux. 

Dans le cas du 11 septembre, qui a donné lieu à une abondante littérature complotiste, deux groupes d’experts sont souvent cités : Les Architects & Engineers for 9/11 Truth (Architectes et ingénieurs pour la vérité sur le 11 Septembre) et les Pilots for 9//11 Truth (Pilotes pour la vérité sur le 11 Septembre), deux associations américaines. Un documentaire Italien de Giulietto Chiesa intitulé Zéro s’appuie même sur l’opinion d’un prix Nobel.

Si les références aux architectes, ingénieurs et pilotes peuvent sembler solides et crédibles, les premiers ne sont pourtant pas des spécialistes du calcul des structures, ce groupe comprenant par ailleurs des architectes d’intérieur dont le niveau d’expertise en matière d’analyse dans le domaine concerné est égal au vôtre ou au mien. Les pilotes pour la vérité ont de leur côté essayé de décrypter les enregistrements des boites noires mis à disposition par les autorités et ont cru identifier des incohérences ; le problème est qu’ils n’ont ,«ni les compétences ni les logiciels permettant de décoder cette boîte noire» Enfin, pour le prix Nobel qui apportait sa caution à la thèse du complot, il s’agit de Dario Fo, un dramaturge ayant effectivement reçu un prix Nobel….Mais de littérature. 

Ces trois exemples nous montrent que lorsque notre degré de connaissance d’un sujet technique et complexe est nul, nous avons tendance à écouter aveuglément l’avis d’«experts» improvisés. Sans vérifier au préalable leurs compétences ou leur légitimité. 

Avec les réseaux sociaux, le complotisme a de beaux jours devant lui. Il peut désormais s’adresser au plus grand nombre, et quand on saura dans quel bain d’ignorance barbotent parfois les masses indifférentes, on est en droit de s’inquiéter. À lui seul, il est capable de ramener l’humanité vers cet obscurantisme dont elle a eu tant de mal à s’émanciper. On en sent déjà le frémissement chaque  jour de plus en plus affirmé, sans que nous soyons capables de nous y opposer. 

Est-il possible, dans ces conditions, d’éviter de tomber dans le complotisme ?  C’est difficile, mais on peut tenter de garder une certaine lucidité. Par exemple en s’informant sur le site : 

Conspiracy Watch ◄ 

Dont la spécialité est de repérer, d’examiner et de dénoncer les rumeurs conspirationnistes. 

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