Contrepèterie ; jeu de mots

Si la langue venait à vous fourcher, si vous commettiez ce que les pédants nomment un «Lapsus linguae» , vous auriez fait sans le savoir une contrepèterie

La cuisinière qui dit : J’ai mis à cuire une tapisserie (au lieu d’une pâtisserie), l’amoureux timide qui s’écrie en tombant aux genoux de sa belle : Je donnerai ma vie pour un mou de veau (au lieu d’un mot de vous) ou le comédien qui entre en scène, superbe, en ordonnant : Trompez, sonnettes ! (à la place de Sonnez, trompettes !) sont les auteurs bien involontaires d’une contrepèterie qui a provoqué un éclat de rire à leurs dépens. 

♦  Bien sûr, il n’est de véritable contrepèterie que volontaire car la réussite en ce domaine nécessite, pour devenir un art, une technique que seul un long entraînement procure.

La contrepèterie peut se définir comme l’intervention, au sein d’une phrase d’apparence volontairement anodine, de deux lettres, de deux syllabes ou même de deux mots, de manière à obtenir une autre phrase, gaillarde et drôle celle-là. 

Le bon maître François RABELAIS (1494-1553) passe pour avoir été l’inventeur du procédé qu’il nommait antistrophe ou équivoque. 

Il n’y a, disait Panurge, qu’une antistrophe entre «femme folle à la messe» et «femme molle à la fesse» .

On doit à Rabelais de nombreuses illustrations de ce procédé.

(À l’attention de ceux qui ne seraient pas des familiers de cette technique, j’indique les lettres à intervertir en caractère rouge,  exemple : Une lieuse de chardons  = une chieuse de lardons)  etc…

♦   C’est le sieur Estienne TABOUROT (1547-1590) qui dans son livre BIGARRURES ET TOUCHES DU SEIGNEUR DES ACCORDS, écrivit le premier le mot de contrepèterie qu’il avait emprunté au «jargon des bons compagnons». 

♦  À la fin du XIXème, période souriante entre toutes pour la profusion d’humoristes et de gens d’esprit qui s’y illustrèrent, la contrepèterie retrouva une nouvelle jeunesse. On contrepèta allègrement à la Belle Époque et, bien qu’atténuée, la tradition ne s’est pas perdue aujourd’hui.

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En éditant une série d’affiches pour vanter l’aménagement des berges de la Seine. La mairie de Paris ne s’attendait sûrement pas à une telle publicité…à son insu. La faute à une contrepèterie qui s’est glissée dans le slogan: «les berges sont à vous». (Vous ne trouvez pas? Vraiment? Inversez les premières lettres du premier et du dernier mot…) 

Le genre a ses classiques qu’il serait dommage de ne pas citer : 

d’Henri MONNIER ,  On connaît le boulevard des fille-du-Calvaire, mais on ne connaît pas assez le calvaire des filles du boulevard. 

de Victor HUGO ,  J’ai fait le bossu cocu. J’ai fait le beau cul cossu.

⇒ de Léon-Paul FARGUE ,  Lorsque ce doux poète écrivait à ses amis fraîchement décorés de la légion d’honneur, il les félicitait d’avoir reçu la roseur de la Légion d’honnête. C’est lui aussi qui avait rebaptisé la station de métro Sèvres-Lecourbe qui lui rappelait un ancien rendez-vous galant : La station Lèvres se courbent. 

⇒ de Jean COCTEAU ,  guère enthousiasmé par les céramiques que  décorait son ami Picasso à Vallauris : Je préfère subir les assauts de pique-assiette que les assiettes de Picasso. 

⇒ de Jacques PRÉVERT , on n’a que l’embarras du choix  : Son martyr, c’est pourrir un peu est resté célèbre. On connaît moins cette pensée de lui : Cybermétique : Cythère bernique ! 

♦  C’est en 1934 que parut l’ouvrage qui, de nos jours, fait encore autorité en la matière. LA REDOUTE DES CONTREPÈTERIES, dû à l’imagination de Louis PERCEAU (avez-vous lu Perceau ?) C’est une véritable somme où sont répertoriés tous les grands classiques actuels du contrepet. Avant de vous livrer  un bouquet des plus réussis, il est utile de rappeler, à l’usage des néophytes, un certain nombre de règles qu’on pourrait appeler …

DU BON USAGE DU CONTREPET

  1. La contrepèterie est un art oral, bien qu’il soit recommandé pour élargir son répertoire de consulter les recueils spécialisés, le véritable plaisir est d’échanger des contrepets avec un ami. Pour atteindre à une plus grande efficacité, la contrepèterie demande même le concours de trois personnes : celle qui dit le contrepet, celle qui le comprend et celle à qui la signification cachée échappe complètement, le plaisir des deux premières étant décuplé par l’incompréhension de la troisième.
  2. La contrepèterie est le masque décent d’une phrase gaillarde. L’impression délicieuse d’un encanaillement contrôlé n’est pas le moindre charme de l’exercice.
  3. La contrepèterie ne doit jamais être traduite. La contrepèterie est drôle en ce qu’elle recèle, derrière le masque de la bienséance, une phrase triviale à l’état virtuel. Aussi longtemps que celle-ci reste inexprimée, elle provoque une intense jubilation chez les initiés. Traduite, elle n’est plus qu’une phrase grossière parmi d’autres. 

♦  Foin de la théorie ! il serait temps de passer à la pratique. Voici choisies dans LA REDOUTE DES CONTREPÈTERIES, quelques-unes des  trouvailles de Louis Perceau

J’ai choisi les plus faciles : 

C’est ici qu’on a pendu le fuselage de l’aviatrice.

Les laborieuses populations du Cap. 

Le vieil artisan tisse en plusieurs passes. 

La cuvette est pleine de bouillon. 

On reconnaît les concierges à leur avidité. 

Dès qu’on touche à son petit banc, cet homme boude.

L’ALBUM DE LA COMTESSE 

♦ Chaque semaine, le Canard Enchaîné publie une rubrique de contrepèteries intitulée sur l’album de la Comtesse Maxime de la Falaise. Depuis un bon quart de siècle qu’existe la rubrique, les lecteurs s’interrogent sur l’identité de cette fameuse comtesse qui contrepète à ravir. Je suis  en mesure de révéler qu’il s’agit à l’origine d’une comtesse authentique, une Irlandaise superbe qui avait épousé en légitimes noces le comte Maxime de la Falaise.  Histoire d’enquiquiner son hobereau de mari de qui elle était en train de divorcer, elle avait autorisé Yvan AUDOUARD, à rebaptiser de son nom la rubrique de contrepèteries, dont il était responsable. Il est très utile d’ajouter que la comtesse ignorait jusqu’au terme même de contrepet…..

La rubrique, après Yvan Audouard, fut tenue par le dessinateur Henri MONIER, puis, par le mathématicien et humoriste Luc ÉTIENNE.  Celui-ci fut assisté dans cette lourde tâche par les envois des lecteurs du Canard et plus particulièrement par ceux de deux d’entre eux qui devinrent les disciples du Maître : 

Jacques ANTEL, d’abord qui publia en 1975 un recueil intitulé, bien sûr : LE TOUT DE MON CRU (comprenne qui voudra !) Et par Joël MARTIN, physicien de haut niveau au Commissariat à l’Énergie Atomique, qui en 1984, à la mort de Luc ÉTIENNE, a repris le flambeau.  Il est également l’auteur de L’ART DE DÉCALER LES SONS, un livre dans lequel il enseigne, grâce à une méthode inspirée du Rubik’s cube, les recettes permettant de réussir de savoureux contrepets.

Ce chapitre, heureusement hermétique aux yeux innocents, n’aura pu offenser ni la pudeur ni la morale. Comme l’aurait dit le philosophe s’il avait su contrepéter :  C’est long comme lacune. 

Plus inattendu, l’art de la contrepèterie est également utilisé pour lutter contre la dyslexie. En effet, la maîtrise de cet art requiert une bonne conscience phonologique pour manipuler les syllabes et les phonèmes, et permet également de renforcer la mémoire verbale à court terme. Il s’agit de deux axes de travail capitaux pour lutter contre ce trouble de l’acquisition et de l’automatisation de la lecture. La contrepèterie constitue un excellent entraînement à la manipulation des sons élémentaires et serait aussi curative que préventive. Joël Martin, encore lui, a consacré un livre aux contrepèteries pour enfant, exploité par certains orthophonistes. Avec des phrases, on l’imagine, bien moins grivoises que celles destinées aux adultes.

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