Pour les Rois, la terre, elle, ne ment pas.

L'archipel des Tonga.

L’archipel des Tonga.

Pour les amateurs de cocotiers, de lagons bleus et de plages de sable blanc, il y a plus lointain que les Seychelles, plus isolé que les Maldives et plus exotique que la Polynésie Française : L’archipel des Tonga.

Perdu au fin fond du Pacifique sud, ce petit royaume méconnu, difficilement accessible et peuplé de rugbymen débonnaires, vit officiellement grâce à la pêche, au coprah et aux rares touristes privilégiant le désœuvrement absolu. Dans les faits, cette carte postale du bout du monde est une implacable tyrannie. Une aristocratie toute-puissante tient d’une main de fer les rênes du pouvoir politique et financier. En perpétuels «voyages d’affaires» des États-Unis à l’Australie et de la Nouvelle- Zélande à la Chine, elle nargue une population misérable dont le produit net par an et par habitant, 1 500 euros, est 8 fois inférieur à celui des Polynésiens et un des plus bas au monde.

La reine Elizabeth II, lors d’une visite au Tonga, avec le roi Tupou IV.

Au sommet de la hiérarchie, le roi de Tonga dont tous les nobles sont plus ou moins les cousins et tous les affidés. Issu d’une dynastie dont la légitimité remonte au colonisateur britannique et aux missionnaires wesleyens qui l’on imposé à la fin du XIXème siècle, il est l’homme le plus puissant et le plus fortuné de l’île, où il possède deux palais, les principaux hôtels, une flottille d’automobiles, dont un taxi londonien dont il se sert pour arpenter ses terres, et un avion privé.

En novembre 2006, à la mort de Tupou IV, 88 ans et plus de 200 kilos, la population a explosé. Des émeutes ont éclaté spontanément, réduisant en cendres le coeur de Nuku’alofa, la capitale, et faisant 6 morts et une centaine de blessés. Pour rétablir le calme, le gouvernement a dû décréter l’état d’urgence puis, débordé, s’est résolu à appeler un contingent de policiers australiens à la rescousse. 571 émeutiers ont été arrêtés et près de la moitié condamnés à de lourdes peines de réclusion à domicile, Tonga ne disposant pas de prison.

En août 2008, le calme revenu contre de vagues promesses de réformes démocratiques, Tupou V, le nouveau roi, a été couronné en grandes pompes, au son du God save the king of Tonga, en présence du prince héritier du Japon, du duc de Kent et d’un demi millier d’invités venus des quatre coins de la planète, sans compter les milliers de porcs rituellement sacrifiés pour l’occasion !

Sponsorisée par le gouvernement chinois, la cérémonie aurait néanmoins coûté 2,2 millions d’euros à l’archipel. Les raisons d’une telle dictature monarchique ? La terre.

Le roi de Tonga est considéré comme le possesseur de l’archipel. Il peut en concéder de vastes parcelles plusieurs générations durant mais n’en demeure pas moins le propriétaire éminent. Il en est de même pour tout ce qui y est cultivé ou construit dans le royaume. C’est la cas du réseau électrique. Puisque la centrale qui le produit et les pylônes qui soutiennent les câbles d’alimentation appartiennent au roi, personne ne s’offusque que le souverain encaisse la redevance. Quand un Tongien s’éclaire, dit une plaisanterie locale, cela enrichit le roi. Quoi de plus normal puisque «le roi, c’est la terre» !

Hormis Tonga, les rois d’aujourd’hui ne sont plus les propriétaires de leurs États. Ils n’en sont pas moins restés profondément attachés à la terre. Leur légitimité en est issue et ils ne l’oublient pas. À l’exception du roi des Belges qui, en épigone de notre Louis-Philippe, pose au roi citoyen, les monarques règnent davantage sur des pays, des provinces et des territoires que sur des peuples. Si leurs possessions sont vastes, ils portent des titres prestigieux. Ils sont roi, empereurs comme Akihito du Japon ou encore souverain multi-cartes comme Elizabeth II, reine du Royaume-Uni,  d’Angleterre, d’Écosse, et d’Irlande du Nord ainsi que 16 royaumes que compte encore le Commonwealth. À l’inverse, s’ils ne règnent que sur quelques kilomètres carrés, comme à Monaco, au Liechtenstein ou au Brunei, on les traite de «princes d’opérette», quand bien même ces opérettes valseraient avec les milliards.  «Monaco», marmonnait Basil Zaharoff, le fameux trafiquant d’armes qui, à la fin de sa vie, s’était retiré sur le Rocher, «Ce n’est pas une monarchie, c’est un casino». Est-ce la raison pour laquelle le prince de Liechtenstein, qui règne en souverain absolu sur une petite vallée alpestre de 160 Km² (80 fois Monaco tout de même), possède le double en surfaces arables et en forêts en Autriche et en Slovaquie où il passe pour un des premiers propriétaires terriens ?  Ou que le ranch de 5 859 km² – à peu de choses près, le département du Var – que s’est offert le sultan du Brunei en Australie pour fournir ses sujets en viande de boeuf, est aussi étendu que ses États et même un petit peu plus ?

En raison de cet atavisme terrien, les patrimoines princiers ont toujours une base foncière. Parce qu’ils y sont très attachés, on cite souvent les propriétés des Windsor, vastes comme des provinces. Même s’ils appartiennent à la nation et son inaliénables, la dynastie a l’usufruit des duchés royaux de Lancastre et de Cornouailles. Ils représentent une jolie surface, 1 800 km², en gros, le département de l’Essonne. Toute en traditions surannées, leur administration donne parfois à penser que la monarchie britannique est issue d’un roman de Walter Scott.

C‘est toujours en tant que duchesse de Normandie qu’Elizabeth II,  règne à Jersey et à Guernesey où elle est représentée par des baillis et des connétables. À son accession au duché de Cornouailles, le prince Charles a, quant à lui, perçu des droits féodaux : une paire de gants blancs, un couple de lévriers, une livre de poivre et de cumin, une paire d’étriers dorés, 100 shillings d’argent, un arc, une lance et du bois de chauffage. En tant que chef de famille, Elizabeth II,  possède en outre la propriété pleine et entière des manoirs de Sandringham dans le Norfolk et de Balmoral en Écosse, vastes bâtisses acquises sous Victoria qu’entourent 30 000 hectares giboyeux, ainsi qu’une dizaine de domaines de moindre importance pour un total de 100 000 hectares, en terres et en forêts. Le tout selon les estimations des spécialistes, vaudrait 100 millions d’euros, soit un tiers du patrimoine royal, et aurait tendance à s’apprécier, en Angleterre tout au moins, beaucoup moins en Écosse. Elle possèderait aussi des domaines à l’étranger : on parle d’un ranch en Australie, d’une réserve au Kenya, d’un haras dans le Kentucky ou de champs de coton dans le Mississippi qui auraient été vendus après que la presse eut révélé que la souveraine percevait des subventions publiques.

Le roi Mohammed VI du Maroc, entouré de son fils le prince héritier Moulay El Hassan et de son frère le prince Moulay Rachid.

Le roi Mohammed VI du Maroc, entouré de son fils le prince héritier Moulay El Hassan et de son frère le prince Moulay Rachid.

Au Maroc, la dynastie alaouite doit également sa fortune à la terre. Grâce à ses 20 domaines et aux 12 000 hectares qui les entourent, confisqués aux colons français lors de l’indépendance, Mohammed VI est le premier propriétaire foncier du pays. Comme il dispose d’un droit de préemption absolu, ses possessions ne cessent de s’agrandir. En 2006, il en aurait tiré plus de 100 millions d’euros de revenus.

Au Maroc, dit un proverbe, «sur trois oranges qui poussent, une est pour le roi».

Propriétaires avisés, ces princes terriens se comportent en paysans madrés. Écologique convaincu, le prince Charles a transformé les Cornouailles en «duché bio» où les produits du sol poussent sans engrais et où cochons et volailles échappent à l’élevage en batterie. Il tire un revenu substantiel de la ligne «Duchy Originals» qu’il a lancée dans les années 1990.

Henri de Monpezat, lui, a mis à profit son mariage avec la reine de Danemark pour promouvoir un cahors rosé, produit par son domaine de Cayx, très apprécié en Suisse, en Allemagne et au Japon. Quant au roi de Suède, il a accepté depuis 2004 d’associer son nom et celui de Solliden, la résidence d’été des Bernadotte, à une eau Oriflame. Surpris par ce mélange des genres, ses concitoyens l’ont également été d’apprendre que depuis 2000 leur souverain percevait 190 000 euros par an de subventions européennes pour couvrir les pertes de son exploitation du Sörmland. Il n’est pourtant pas le seul à agir ainsi. Propriétaires depuis 1854 de l’imposant château de Marchais dans l’Aisne, et des 700 hectares qui l’entourent, les Grimaldi de Monaco, selon la presse qui en fait ses choux gras en 2005, percevraient 253 986 euros au titre de la politique agricole commune. La même année, ni Margaret Thatcher ni ses successeurs n’ayant accepté que les subventions soient plafonnées, la reine-paysanne Elizabeth II,  a touché 530 000 euros pour sa propriété de Sandringham, tout en essayant également de décrocher des subventions pour régler ses factures d’électricité. «Le Prince Charles a perçu 107 600 euros pour son duché de Cornouailles et 97 476 euros pour son exploitation agricole, soit un total de 205 076 euros

Ils sont les principaux bénéficiaires de la Politique agricole commune.

Au titre du duché de Lancastre, assez curieusement, la reine Elizabeth II, possédait autrefois des terrains dans le Strand. En 1988, une loi ad hoc, lui a permis de les vendre. Elle ne s’en est pas privée. Entre la mixité sociale et une belle plus-value, elle n’a pas hésité.

Ce n’est plus à Naples que «Francesco Rosi tournerait aujourd’hui son film «Main basse sur la ville», mais à Londres ou Bangkok.

Les rois des champs sont aussi les rois des villes. Propriétaires avisés des sols, ils ont investi dans l’immobilier à mesure que leurs États s’urbanisaient. C’est à cette reconversion que Monaco doit sa survie et ses princes leur fortune. Seigneurie de complaisance dévolue aux Goyon-Matignon, héritiers des Grimaldi, pour leur permettre d’arborer un titre princier dans les salons parisiens, Monaco n’était à l’origine qu’un verger provençal, cultivant l’olivier et le citronnier. Suite à l’annexion de Menton et de Roquebrune par la Sardaigne en 1848, transférés à la France en 1860 dans la foulée du comté de Nice, la principauté, réduite à l’os, passa de 24 à 2 km². Elle aurait perdu tout viabilité si le prince Charles III n’avait eu l’idée d’y ouvrir un casino et des hôtels de luxe. Confiée à François Blanc, un entrepreneur de génie qui avait fait fortune dans les jeux de hasard à Luxembourg puis à Hombourg, l’initiative fut un succès immédiat. Le Rocher, «où on ne peut rien semer ni cueillir» devint un des rendez-vous les plus élégants de la Belle Époque.

La principauté de Monaco fit montre d’une «étrange neutralité» envers l’Allemagne nazie afin de rafistoler ses finances mal en point. Dès 1936, un accord discret aurait été passé avec le Dr Schacht, ministre des fiances du Reich, pour permettre aux fonds nazis de transiter par les banques monégasques au nez et à la barbe des démocraties. Durant la guerre, avec la complicité du régime de Vichy, les investissements douteux affluent, le marché noir et les trafics en tous genres se multiplient. Mandel Szkolnikoff, le roi de la contrebande, fait du rocher sa base arrière. La fraude fiscale explose, occasionnant un préjudice estimé à la libération à près de 150 millions d’euros. La Deutsche Bank prend des participations dans la Société des bains de mer et envisage d’ouvrir une filiale à Monaco. Louis II n’ignore rien de la coloration vert-de-gris que prennent ses États et en tire même avantage. À en croire le capitaine Ardant, père de la comédienne, Fanny Ardant, alors en fonction au palais, le prince, toujours à court de liquidités, ne reculait devant aucun trafic. À la libération, il est sérieusement question d’annexer purement et simplement Monaco à la France. Le rôle de soupape financière que joue le Rocher et l’attitude du prince Rainier, qui, en septembre 1944, a rejoint l’armée de libération, sauvent la principauté, le trône et Louis II. On comprend que depuis, les Grimaldi aient préféré jeter un voile pudique sur l’origine équivoque de leur patrimoine.

  • Le halo de fumée qu’entretiennent les monarques à propos de leurs biens tient aussi du calcul financier. Cacher son jeu permet d’avancer masqué et de se lancer dans des opérations risquées sans perdre son crédit en cas d’échec.

Deux guerres mondiales plus tard, les tapis verts, les bancos princiers et les douairières surannées ne faisant plus recette, le prince Rainier employa ses cinquante-cinq années de règne à recycler le principauté en résidence de luxe, capitonnée et sécurisée.  Stratégie habile : ouvriers, promoteurs, intermédiaires : la population de la principauté vit largement de l’immobilier qui garantit à l’État un tiers de la TVA qu’il perçoit.

Les Grimaldi en profitèrent pour redorer leur blason. Une bonne part de leur patrimoine serait constitué de placements immobiliers. À Monaco, ils possèdent notamment la résidence de «la Belle Époque» qui surplombe le port, d’une valeur supérieure à 200 millions d’euros. En 1999, lors de l’incendie criminel qui lui a coûté la vie, on a appris qu’ Edmond Safra, le milliardaire Libanais qui y vivait en reclus, acquittait un loyer de 500 000 euros par an pour une surface de 1 000 mètres carrés. Douze ans plus tard, la valeur locative a pratiquement triplé. Comme le prince possède également «le Rocamar» (6 appartements de grand luxe avec terrasse donnant sur la mer), «le Roc Fleuri» ( 100 appartements de standing) et un certain nombre de locaux commerciaux, son revenu locatif annuel avoisinerait plus de 20 millions d’euros, compte non tenu des terrains et des immeubles qu’il détient aux marges de la principauté, à Paris et aux États-Unis.

Hotel Hermitage, Monte Carlo

Imaginons qu’un destin favorable conduise vos pas à Monaco. L’Hôtel de Paris affichant complet, vous descendez à l’Hermitage, qui n’est pas mal non plus dans le style Art nouveau avec son jardin d’hiver coiffé d’une coupole bâtie par Gustave Eiffel.

Même si le jeu n’est pas votre tasse de thé, une visite au casino s’impose. Sans cette pâtisserie architecturale édifiée en 1879 par Charles Garnier, le père de l’Opéra de Paris, Monaco serait resté un port de pêche anonyme et ses princes des anecdotes pour érudits locaux.

Après une halte rapide à l’opéra attenant, inauguré par Sarah Bernhardt et entièrement rénové en 2005, vous empruntez la rue Grimaldi puis le boulevard Albert 1er pour grimper sur le rocher et prendre quelques photos du musée océanographique, dirigé jadis par le commandant Cousteau. À quelques pas de là, vous voici au Palais princier, étonnante bâtisse crénelée à laquelle chaque époque a laissé son aile, sa colonnade ou sa tour.

Après en avoir visité les grands appartements pour la somme de 8 euros, vous ne résisterez pas aux figurines kitsch à l’effigie des carabiniers monégasques vendus par la boutique à souvenirs.

Retraversant Port Hercule, vous déambulerez ensuite boulevard Louis II puis avenue de la Princesse-Grace, qui, dit-on, serait l’artère la plus chère au monde :

plus de 90 000 euros le mètre carré contre 55 000 seulement pour la Vème avenue de New-York. Après un saut au musée des voitures anciennes où est exposée la collection du prince Rainier, vous vous décidez à flâner jusqu’au Larvotto, cette presqu’île entièrement gagnée sur la mer, pour profiter de sa plage et admirer le coucher de soleil depuis ses terrasses. Pour dîner, le restaurant Bar Boeuf And Co vous tend les bras, et en fin de soirée, vous n’aurez que l’embarras du choix. Le Moods ou le Jimmy’z ? Quoi qu’en disent les noctambules blasés, on y revient toujours. Une bonne journée songez-vous en regagnant votre hôtel. Pour vous ? sans doute. Mais pour le prince de Monaco : assurément.  Chacune de vos étapes lui a profité. L’hôtel, le casino, l’opéra, le Palais, les musées, le sporting club, jusqu’aux «souvenirs shops» : Tout lui rapporte grâce à ses participations sans la Société des bains de mer dont il est l’actionnaire de référence.

Le «Patron»  disent les monégasques reconnaissants à propos de Rainier III, a fait du Rocher une véritable «pompe à phynances». Il s’est servi en premier.

Monaco est un cas d’école. Même s’ils ont relancé leur fortune sur les tapis verts, ses princes se sont empressés d’en diversifier les sources en investissant dans le plus grand nombre de secteurs possibles.

C’est aussi cela la monarchie du capitalisme : un remake à coup de milliards de la cigale et de la fourmi, dans un décor de casino.

 

 

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