Pourquoi l’être humain aime-t-il autant se mentir à lui-même ?

Si nos erreurs de jugement et d’appréciation n’étaient dues qu’à un excès de confiance en nous, il suffirait de garder cette idée en tête pour que nous nous trompions moins fréquemment. Pourtant, bien que nous nous voyions comme des êtres rationnels,  les psychologues Anthony Pratkanis et Elliot Aronson nous définissent plutôt comme des «animaux rationalisants », c’est à dire dotés d’une tendance à nous convaincre nous-mêmes que nos actions et nos raisonnements ont une justification rationnelle, même quand ça n’est pas le cas. le grand psychologue Leon Festinger est le premier à avoir étudié cette tendance. Il a élaboré dès les années 1950 une théorie appelée la «dissonance cognitive» qui fait toujours autorité.

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C’est un état désagréable, un inconfort, que nous ressentons quand par exemple deux croyances incompatibles coexistent en nous, ou quand nous agissons de manière contraire à notre système de valeurs ou à notre raisonnement. Dans l’ouvrage collectif dirigé par Ewa Drozda-Senkowska, Les pièges du raisonnement, la dissonance cognitive est expliquée très clairement grâce à l’exemple du ticket de bus.

Lorsqu’une personne s’apprête à frauder dans les transports en commun, elle se trouve confrontée à un état de dissonance cognitive si elle pense que les gens honnêtes doivent, eux, payer leur ticket. Elle trouve alors toutes de justifications rationalisantes (pseudo-rationnelles) pour sortir de cet état d’inconfort et na pas être obligée de se percevoir comme une personne malhonnête : le prix du ticket est trop élevé, et en ne payant pas une fois de temps en temps, elle rétablit une forme de «justice» en dépensant globalement moins d’argent pour son trajet quotidien ; ou bien elle se dit qu’en ne resquillant qu’une fois, elle agit plus honnêtement que ceux qui fraudent de façon systématique.

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La dissonance cognitive est un état que nous souhaitons éviter à tout prix, quitte à modifier nos croyances quand ces dernières sont en contradiction avec nos actions, et vice versa. C’est l’histoire du renard de la fable d’Ésope : «Un renard affamé, apercevant des grappes qui pendaient à une vigne, voulut s’en emparer et n’y arriva pas. Il s’éloigna alors et se parlant à lui-même : «C’est du raison vert», dit-il. Tels certains hommes, que leur faiblesse empêche de réussir et qui s’en prennent aux circonstances. Le renard a préféré se persuader que les raisins n’étaient pas pour lui plutôt que d’accepter son incapacité à les attraper. Le cas de L’Australienne Belle Gibson illustre ce phénomène de dissonance cognitive. Cette blogueuse était devenue célèbre en prétendant avoir guéri de son cancer du cerveau grâce à son alimentation. Elle avait ainsi récolté de l’argent et une forte notoriété, mais le 23 avril 2015 elle a avoué dans le magazine Women’s Weekly que son cancer était une invention :

«Je pense simplement que  » dire la vérité  » était la bonne chose à faire. Par-dessus tout, je veux que les gens disent : «C’est bon, elle est humaine», Belle Gibson a donc préféré révéler son imposture.

Pour sortir de cet état de dissonance cognitive, il nous faut toujours justifier nos actions et nos pensées, d’une façon qui nous semble alors parfaitement rationnelle même lorsque ce n’est pas le cas, d’où la difficulté à se remettre en question. Mais une fois cette prise de conscience acquise, y a-t-il d’autres facteurs susceptibles d’influencer notre raisonnement ?

Alfred Korzybski, dans Une carte n’est pas le territoire, nous met en garde contre le fait de confondre notre représentation du monde, c’est-à-dire la façon dont nous le voyons, avec le monde lui-même. Cela a l’air évident, énoncé ainsi, mais c’est une incitation à nous méfier des filtres à travers lesquels nous regardons le monde, l’actualité, sans nous en rendre compte, un peu comme si nous portions en permanence des lunettes, qui seraient nos stéréotypes et nos idées préconçue. Korzybski raconte l’anecdote suivante, devenue célèbre, citée par Christophe Carré : «Une grand-mère et sa jeune et séduisante petite-fille sont, avec un officier roumain et un officier nazi, les seuls occupants d’un compartiment dans un train. Le train traverse le tunnel sombre et la seule chose qu’on entend, c’est le bruit d’un baiser sonore et d’une gifle vigoureuse. Lorsque le train débouche du tunnel, personne ne pipe mot.

mais la grand-mère se dit en elle-même :

 «j’ai quand même bien élevé ma petite-fille. Elle saura se débrouiller dans la vie. Je suis fière d’elle ».

La petite fille quant à elle se dit :

  «Allons, grand-mère est assez âgée pour ne pas s’offusquer d’un petit baiser. D’ailleurs, ces garçons sont gentils. Tout de même, je ne lui savais pas la main si lourde»

L’officier roumain, lui a du mal à contenir son hilarité …En réalité, l’officier roumain par rouerie avait embrassé sa propre main et giflé l’officier nazi, mais chaque personnage de l’histoire a interprété les faits en fonction de sa représentation du monde.

Le préjugé, d’après le Larousse, est un «jugement sur quelqu’un, quelque chose, qui est formé à l’avance selon certains critères personnels et qui oriente en bien ou en mal les dispositions d’esprit à l’égard de cette personne, de cette chose » La société et l’éducation, la publicité, les médias, la fiction contribuent à la création de ces stéréotypes. Pierre Raynaud analyse notamment, dans Arrêter de se faire des films, la façon dont les Français ont tendance à voir la politique de manière binaire, à l’image du clivage gauche-droite. Ce binarisme est selon lui artificiel, puisque la gauche et la droite empruntent régulièrement des idées à leurs opposants – l’actualité le prouve sans cesse -, mais pourtant cette division nous marque à tel point que nous nous demandons toujours de quel côté penchent les centristes : centre gauche ou centre droit ? Ce clivage structure notre pensée de manière si forte qu’il nous est difficile d’envisager les choses autrement.

Notre manque d’objectivité est donc souvent à l’origine de notre incapacité à nous remettre en question.

 

 

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